Histoire anonyme du travail
Ah… Merde ! Putain !
5h30… Faut se lever le matin…
Et comme je suis toujours expansif sur mes motivations
Je lâche un « Bordel, ‘ fait chier ! » qui en dit long…
Quelle beauté, la poésie du matin au réveil
Quand la joie et la bonne humeur naissantes
Vous donne une envie de tuer tout le monde sans pareille
Et de laisser derrière vous des flammes incandescentes.
La journée commence sous les meilleurs hospices…
En plus je me suis cogné le pied contre celui du lit.
C’est clair maintenant, y aura jamais de moment propice
Pour s’extirper sans douleur de la douceur de la nuit.
Je me réveille comme chaque matin
En me demandant ce qui va bien pouvoir m’arriver.
Pour compter mes missions j’ai plus assez de mes mains.
Privilège de l’intérimaire jeune non qualifié.
Aujourd’hui je découvre une nouvelle entreprise
Où je vais, bien entendu, faire de la manutention.
Comme d’habitude la prudence est de mise,
On sait jamais où on atterrit, avant toute chose, analysons…
Je vous plante le décor
Une usine de fabrication de contreplaqué.
Déjà j’attends dehors
Vue l’heure, tout est encore fermé.
C’est fâcheux, 20 minutes qu’on a passé l’heure
Pour que quelqu’un daigne me dire
Que de toute façon, le responsable est un branleur
Qu’il n’arrivera pas avant 10 heures donc pas la peine de l’attendre.
Je suis juste censé commencer dans 5 minutes…
Je ne sais même pas où je vais…
Et d’un coup je vois quelqu’un sortir d’une cahute
Qui vient me voir en me disant que c’est avec lui que je vais travailler.
Code du travail, article 22 : « Demerde toi comme tu peux ! »
Vieil adage qu’avec le temps j’ai entendu maintes et maintes fois.
Ca va encore être folklo, j’en ai l’habitude
Mais je n’avais encore rien vu ce matin là…
Mon collègue approchait de la retraite
Il ne lui restait plus que deux ans à tirer
Pour quelqu’un qu’on appelait « Papy » il était fort alerte
Et fort tout court, faut se le manger le contreplaqué !
Nous étions à la presse, en hauteur
Où nous surveillions l’assemblage des feuilles
En inhalant absolument toutes les vapeurs
Et irritant tout ce qui ressemble à un œil.
Après 3 heures à ce traitement,
J’avais les yeux et les poumons brûlés…
J’ai quitté « Papy » un moment
Histoire de trouver un truc pour me soulager.
Je suis allé voir le chef d’équipe
Pour lui faire part de ma doléance
Que voulez-vous, bosser avec les yeux qui piquent
Ça nuit à la productivité et à la constance.
Je lui explique que je ne suis pas habitué aux vapeurs de colle
Et la réponse est venue comme ça :
« Ah bah oui, cha pique la gueule ! »
… Bon, ok, je vais m’adapter. On fera comme on pourra…
Dur dur, dans ces conditions, que de communiquer
Il y a comme un fossé entre nous…
Je suis donc retourné travailler
En espérant que j’irai jusqu’au bout.
J’écoute inlassablement « Papy » me raconter sa carrière,
Ses souvenirs de quand il était jeune.
Il est dans l’entreprise depuis son ouverture
Et il constate l’évolution de son petit monde.
Il se plaint de son boulot de désespoir
Mais n’a jamais pu en changer
Pas par manque de possibilité, lui c’était vouloir
Qui lui faisait défaut à l’instant clé.
J’ai fini par comprendre rapidement
Pourquoi « Papy » était resté…
C’était tellement évident…
« Papy » était un drogué…
Il avait besoin de ce shoot à la colle
Dont son organisme n’arrivait plus à se séparer
Cette addiction s’était emparée de sa cervelle
On ne pouvait plus rien faire pour l’aider…
A partir de ce moment j’ai compté chaque jour
Qui me séparait de la fin de mon contrat.
Cette histoire me hantait encore et toujours,
Je n’arrivais pas à l’écarter de moi.
J’ai pris conscience de l’importance de mon avenir
En côtoyant la France d’en bas.
Mais j’ai rarement vu pire
Que le destin de « Papy » ici-bas…
Depuis ce travail corrosif,
Je n’ai plus de problème pour me lever le matin.
J’ai dans la tête le souvenir agressif
De « Papy » et de son terrible chemin.
Je me suis mis à bosser,
A ne plus me laisser guider par mes émois.
J’ai appris à œuvrer sans me retourner
Même si ça paraît dégueulasse parfois.
Je me suis accordé le droit d’être égoïste
Mais à la condition d’en être digne…
Depuis j’ai peur d’être un fumiste
Et j’en traque le moindre signe…
Aujourd’hui je ne peux faire la fête
Car aujourd’hui, « Papy » est à la retraite…
Mirko
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